Peut-on parler de liberté associative et de projet de transformation sociale ?

Des salariés de l’Association AGE gérant l’établissement « le Vieux Collège » en Haute-Vienne sanctionnés par la direction pour avoir manifesté publiquement pendant leur temps libre contre la politique départementale concernant les jeunes en difficultés pris en charge par l’ASE !

Du projet de transformation sociale au déni démocratique

Un déni de démocratie mais aussi l’emblème du rapport liberticide qui s’instaure progressivement d’abord depuis une vingtaine d’années puis brutalement aujourd’hui entre puissance publique qui finance et associations initialement porteuses de débat et de plus value démocratique ainsi que de participation à la transformation sociale.

De 1995 à aujourd’hui, nous sommes passés presque caricaturalement de la complémentarité des projets des associations à une domination étendue.

De la complémentarité de l’action publique…

Oui, dans un apport associatif de mission de service public, c’est un plus pour les habitants d’un territoire d’avoir des réponses diversifiées correspondant à leurs besoins sociaux spécifiques de citoyens.

C’est pourquoi les différentes fédérations d’associations étaient reconnues pour leur militance portées par les conseils d’administration.

Leur héritage culturel était basé sur la volonté politique d’amener un changement social même en s’institutionnalisant .

Mais, la décentralisation par le rapprochement des élus de leurs électeurs sur des territoires politiquement déterminés, a mis en tensions le projet associatif .

L’éxécutif local a partout insisté sur la gestion « saine » des budgets transférés et sur la prévalence de ses orientations politiques imposant la mise en œuvre d’un contenu en ciblant les dispositifs et les publics .

Déjà, avant la décentralisation, « l’Etat ,en couvrant l’espace géographique, en assurant son omniprésence, signifiait aussi son omnipotence : aucune action ne pouvait être engagée sans sa participation sinon son consentement. »1

…à la domination, voire la tutellisation et la sous-traitance

De nos jours, « le positionnement de l’association dans le paysage socio-économique et politique local est primordial pour sa survie. »

Dans cette volonté de contrôler la sphère publique, les élus locaux se servent des outils de gestion pour mettre en concurrence les associations ayant le même objet social. L’appel d’offre légitime cette aspiration.

Ces pressions politiques amènent le risque de financements selon « la logique du prince » (fusse t’il éclairé) et un véritable rapport de « sous-traitant » face au « donneur d’ordre » à l’identique des entreprises à but lucratif.

Pourtant, c’est la production de sens que l’associatif doit garder alors que cet encadrement l’enjoint à une conformité sociale pour se glisser dans le moule institutionnel envahi par la logique et les outils du monde marchand.

La légitimation des audits financiers permet à l’élu de communiquer sur son souci de bonne utilisation de chaque denier public, mais les élus ne communiquent pas sur les investissements pour le long terme lorsqu’il s’agit de réaliser des accompagnements éducatifs qui ne portent leurs « fruits » que sur une temporalité longue, celle du rythme humain et non du temps politique de l’élection.

« En réalité ,à travers l’octroi de ressources financières,de surcroît insuffisantes, le système s’assure non seulement de la dépendance contrainte des responsables associatifs, mais il les engage dans une quête indéfinie. »2

Cette citation date des années 2000 ,quelle évolution en 2016 ?

Lorsque la punition l’emporte sur la protection il y a disjonction entre l’humain et la gestion

En 2016, l’abus de pouvoir du directeur du Vieux Collège  qui sanctionne en voulant contrôler la vie privée des salariés est révélateur de ce que crée la position de « simple prestataire de service ».

Au moment de renouvellement de « l’habilitation de fonctionnement et de remise à plats des budgets, ce directeur sanctionne pour « discrédit de l’image de l’établissement auprès de l’autorité de fonctionnement, »l’avenir de l’établissement est en jeu».

L’élu pour sa part voit dans cette manifestation de soutien à un jeune sans solutions d’hébergement une instrumentalisation du jeune pour critiquer sa politique départementale !

Nous sommes dans des enjeux politiques et économiques tellement prégnants qu’il faut trouver des boucs émissaires. Les éducateurs de l’établissement sont la cible idéale.

Ils continuent à croire en l’humain, à la solidarité et à la confiance, base du lien social.

Que croyez vous qu’il advienne : la Punition va l’emporter sur la protection du personnel. Il y a disjonction entre la culture gestionnaire et la culture solidaire et éducative du personnel.

Loin de considérer les travailleurs sociaux en promouvant leurs compétences et leurs qualifications et en contribuant à les faire reconnaître auprès des partenaires, les pratiques des dirigeants ne peuvent qu’apporter suspicion, défiance, méfiance.

Le management par la peur est lancé. Si nous nous référons à la psychanalyse des organisations, comme tout rite expiatoire, il faut distinguer les meneurs (terme utilisé) et les licencier et permettre aux autres « fautifs » de faire pénitence en prenant conscience des problèmes causés à l’institution.

Ces pratiques discriminatoires et stigmatisantes s’appuient sur des rapports infantilisants et sur la culpabilisation des acteurs plus facile à déclencher dans des institutions baignant dans l’idéologie catholique de la rédemption ;

Et les logiques de contrôle s’installent au détriment de l’éducatif

Comme Foucault3 le cite dans son ouvrage phare : Surveiller et Punir, les logiques de contrôle et de surveillance se déploient et irradient l’ensemble des rapports humains lorsqu’ils commencent à apparaître majoritaires dans une institution au détriment du rapport éducatif (ce dernier de central devient alors accessoire).

La pensée de Michel Foucault représente un éclairage encore actuel pour comprendre les mécanismes et les réseaux de pouvoir.

Le pouvoir contraint les corps : c’est une violence insidieuse que de vouloir contraindre le corps des éducateurs du Vieux Collège à ne pas être devant le conseil départemental pendant un moment de leur vie privée.

19 salariés se déplaçant dans le bureau du directeur pour une sanction, c’est aussi une contrainte faite aux corps et sur les esprits pour dissuader.

Quels que soient les décideurs (direction et conseillers d’administration de l’association), ces actes posés doivent nous faire réfléchir à nos formations et nos professions aujourd’hui.

L’exemple du Vieux Collège nous montre que s’indigner et revendiquer un engagement au service de l’humain passe par une dissidence et une lutte de fond contre des rouage institutionnels en pleine contradiction avec l’intérêt collectif lié aux jeunes accueillis.

Ces dirigeants disent sans arrêt que la loyauté doit être une valeur essentielle. Loyauté à une institution défaillante ou aux missions éducatives ? Les éducateurs ont choisi !

Il est certain que des directeurs qui répriment seront maintenus dans ces associations. Celui du Vieux Collège est maintenu par le CA alors qu’il a été « éjecté » à trois reprises auparavant!

Ce système punitif a, en effet, une origine : « de multiples associations sont devenues de simples prestataires de services,et les objectifs contenus dans leur projet fondateur sont finalement ignorés. Elles ne cherchent plus à bénéficier du soutien précieux des militants: ayant opté résolument pour une approche « techniciste » elles sont coupées de leurs racines,d’une sève de liberté et de diversité. »4

Il prend aussi sa source dans le idées néolibérales qui sapent les fondamentaux de l’engagement et « prépare à accepter une plus grande hégémonie de la gestion »5

La CGT aux côtés de ceux qui relèvent la tête !

Je terminerai en remerciant vivement François et tous les éducateurs sanctionnés de faire vivre les valeurs pour que nos professions ne soient pas destinées à n’être qu’au service d’institutions devenues des coquilles vides.

Vous avez levé la tête pour que la défaite de la pensée éducative ne soit pas programmée au Vieux Collège et que les personnels ne soient pas seulement des « pions » comme dans beaucoup d’autres associations gestionnaires.

Pour cela, vous avez fait valoir vos convictions dans une parole politique.

« Rien n’est définitivement joué »

Nous vous soutenons et nous vous aiderons dans ce rôle de « lanceurs d’alertes » indispensables.

 

Merci à M.DUMOND. élu CE USD CGT Action Sociale, formateur en travail social.

Bibliographie :

1Tariq Ragi revue Projet du 3/12/2000 .article : les relations entre associations et pouvoirs publics in retour à la question en débat : l’utopie associative.

2Idem revue Projet : Tarif Ragi.

3Michel Foucault .Surveiller et punir .Gallimard 1975

4Idem Tariq Ragi : revue projet .

5In Michel Chauvière.trop de gestion tue le social,essai sur une discrète chalandisation collection alternatives sociales La Découverte édition 2016.

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